mercredi 18 novembre 2009

Marie-Hélène - Jeune femme en bleu lisant une lettre

Marie-Hélène - Atelier écriture

Jeune femme en bleu lisant une lettre Jan Vermeer dit Vermeer de Delft vers 1663
(Rijksmuseum, Amsterdam)




Elle se tenait droite, elle s’était levée de la chaise où elle se reposait, pour s’approcher de la fenêtre qui lui procurait la lumière nécessaire à sa lecture. Debout, la nuque juste un peu courbée en avant, toute son attention était captée par la lettre qu’elle venait de recevoir. La jeune femme était toute en rondeur, depuis le sommet de son chignon relevé jusqu’à la pointe de son ventre à l’intérieur duquel son bébé attendait, roulé en boule.
« Madame Constance … » Ses yeux peinaient à comprendre les mots qui s’alignaient maladroitement sur la lettre, elle n’en reconnaissait pas l’écriture.
Madame Constance, Je suis un camarade de Gino, il m’a demandé de vous écrire.
Depuis plusieurs semaines, Constance attendait des nouvelles de son époux. Son navire avait quitté le port d’Amsterdam pour les Indes.
A présent elle hésitait à poursuivre sa lecture. Pourquoi Gino n’écrivait-il pas lui-même ? Qu’était-il arrivé ? Serait-elle enfin libre de cet homme auquel son vieil oncle égoïste l’avait mariée pour servir les intérêts de son négoce.
Mes aventures seraient longues à raconter, mais je ne vais pas vous parler de moi. Notre bateau faisait route sur Zanzibar, au large de l’Océan Indien. Après une tempête effroyable, le vent s’était calmé et l’équipage commençait à reprendre goût à la vie. Le mal de mer nous laissait du repos et nous n’avons pas été suffisamment vigilants. C’était une nuit sans lune, par surprise des pirates ont abordé le navire. Ni Gino, ni moi-même n’avons été tués cette nuit là, mais nous nous sommes retrouvés enchaînés avec un boulet attaché à la cheville. Impossible de s’échapper, nous étions prisonniers dans le bateau. Par la suite j’ai servi de monnaie d’échange dans une tractation secrète de la Compagnie des Indes orientales. J’ai été débarqué sur la côte de Malabar en piteux état. J’ai été libéré mais je crois que je vais rester à Cochin, dans ce nouveau comptoir que nous venons de conquérir sur les Portugais.
Constance vit que sa main tremblait, elle dut rassembler ses forces pour continuer.
Je tiens la promesse que j’ai faite à Gino de vous écrire. Il y a plusieurs semaines que nous avons été séparés. Nous n’allons pas nous revoir, car Gino a été emmené chez les Portugais à Zanzibar.
Il m’a fait dire qu’il vous faudra espérer un temps, mais il estime qu’il y a peu de chance qu’il en réchappe car les
Lorsque le bébé naîtra, Gino ne sera pas là.
Elle inspira profondément pour chasser l’angoisse qui nouait sa gorge. Elle avait été orpheline très jeune. Sa mère était morte à sa naissance et quelques mois plus tard, son père avait disparu en mer. Le naufrage de son navire avait causé la faillite de commerce d’épices. La fillette avait été confiée à son oncle.
Elle se sentait seule à présent.

Si c’est une fille, votre époux souhaite qu’elle soit prénommée Noémie, ainsi elle garderait la trace d’une syllabe chère à Gino.
« Nono » ses camarades navigants lui avaient donné ce surnom puisque il affirmait souvent sa révolte en ponctuant ses phrases de cette négation italienne qu’il tenait de ses origines. Il avait travaillé pour des négociants hollandais à Gènes.
Gino avait choisi de se mettre au service de la flotte hollandaise. Il appréciait les Provinces-Unies pour cette atmosphère de respect et de tolérance.
Si c’est un garçon, il a dit : Nino devra être un marin plus vif que son père et toujours rester libre.
Gino était de ce genre d’homme qui tenait à sa liberté. Il avait vécu plusieurs dizaines d’années à naviguer de port en port sans attache. Les femmes qu’il avait aimées restaient dans leur pays, il revenait parfois en voir certaines ; Constance s’en doutait. Gino avait quarante ans, elle à peine vingt printemps.
Submergée par l’émotion, la jeune femme manquait d’air, elle dénoua le lien qui comprimait un peu trop sa taille sous la blouse bleue que son époux lui avait ramenée un jour de Delft.
Elle inspira profondément, elle avait besoin de temps pour calmer la tempête des sentiments qui s’agitaient en elle. Soulagement, tristesse, liberté et chagrin l’avaient envahie.
Constance qui porte en elle le courage et la continuité saura garder le cap disait Gino. Il pense que vous pourrez élever l’enfant avec les économies qu’il vous laisse.
Il vous demande, Madame, de ne pas l’oublier.
Les derniers mots de cette missive s’enfonçaient dans le cœur de la jeune mère. Elle tourna la tête mais ne réussit pas à retrouver ses esprits. Elle regarda la mappemonde que son père avait accrochée sur le mur. Souvent elle avait exploré cette planisphère de Joan Blaeu, un cartographe habitant une maison voisine qui avait été l’ami de son père. Sur cette carte marine de l’atlas Major, elle suivait les navires dans les mers lointaines, essayant d’ancrer dans la réalité les voyages de Gino.
A présent elle était libre, cependant elle se sentait perdue comme un navire en déroute. Pouvait-elle espérer une nouvelle vie ? Devait-elle attendre encore le retour de son mari ?
Désespérée, lasse, elle déposa la lettre sur la table, s’assit sur la chaise au coussin bleu.

Dans son ventre, Noémie le premier bébé de Constance s’étira.

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